Pierre, Léa, Emma…

Léa n’est pas revenue tout de suite elle avait encore quelque chose à faire toute seule a t-elle dit et Pierre a compris qu il lui fallait être patient, n’a pas posé de questions. Léa a ajouté nous devons nous ré-apprivoiser l’un l’autre. Tout un mois Pierre et Léa se sont retrouvés les soirs dans les bars au cinéma au restaurant. Ils ont profité des soirées encore tièdes de septembre pour flâner longuement sur les quais de Seine. Se sont embrassés avec la fièvre des débuts.

Et puis Pierre a présenté Léa à Emma… Emma avait touché une prime et les avait invités tous deux au Lutetia. Léa je te présente Emma, Emma Léa est … Ton amoureuse ? A proposé Emma en souriant et Pierre a bégayé c’est c’est çça

Il se remémore cette scène quelques heures plus tard, lové contre le dos de Léa et s’enivrant du corps tiède de la belle endormie, humant au creux de son cou quelques effluves résiduelles de l’odeur de jasmin de son eau de toilette. Sous la main de Pierre le petit ventre de Léa accuse un petit renflement. Pierre est heureux.

Le courant est passé entre les deux femmes de sa vie qui ont développé une connivence immédiate, si bien que Pierre, spectateur de cette complicité, d’abord soulagée de l’inquiétude dont il ne s’était pas départi de toute la journée qui précédait, s’est rapidement senti tout à la fois ému et étrangement agacé : Comment Emma pouvait elle se comporter avec ce naturel confondant, à voir la scène on n’imaginait pas qu’ils s’étaient retrouvés depuis à peine plus d’un mois ! C’était s’est dit Pierre avec une irritation croissante comme si elle n’était jamais partie, et dans son esprit confus lui même ne savait s’il incriminait Emma ou bien Léa… La parole s’échangeait de manière si fluide entre les deux femmes que quiconque observant la scène pouvait croire qu’elles se connaissaient intimement.

Elles avaient expédié les questions factuelles et disséquaient l’actualité récente avec cette tranquille assurance de qui se sent en sécurité dans sa bulle d’occidentale petite bourgeoise, passaient avec bonheur -du tournant de la rigueur à la réélection de Mitterrand, « Tonton » comme l’ appelait avec familiarité Emma n’aurait jamais dû se représenter « trop vieux » Ernest et Lucie disaient comme toi a tenté Pierre sans que les deux femmes ne lui prêtent attention, -de la chute du mur de Berlin c est que j’ai cru moi au communisme a soupiré Emma, à la récente guerre du Golfe, Léa a évoqué son incrédulité et dégoût quand penchée au dessus du poste elle entendait les commentaires évoquant la beauté de cette guerre aérienne et vantant ses frappes soi disant chirurgicales… Revenues sur la politique intérieure Emma s’est scandalisée de la mise en place des TUC, ces jobs kleenex indignes d’un gouvernement qui se prétend de gauche

Léa le feu aux joues opinait et s’oublie alors jusqu’ à se servir un verre du délicieux Bourgogne alligoté qui accompagnait leur repas.

C’est Emma qui s’avisant du silence de Pierre s’est tourné vers lui et posant une main sur celle de son fils l’a questionné : A quoi penses-tu Pierre tu es bien silencieux ce soir ?

Pierre conscient qu’il allait gâcher l’ambiance, n’avait pu cacher son ressentiment et besoin de clarification plus longtemps.

Emma a t il commencé avec précaution, je voudrais que tu nous dises pourquoi tu es partie toutes ces années. Il a vu au regard perdu qu’Emma lui a alors opposé qu’elle aurait aimé qu’il se contente de la lecture du cahier, aurait voulu botter en touche, tout cela est passé dans les yeux sombres d’Emma qui se sont embués et Pierre a cet instant et sentant comme en miroir ses yeux s’embuer semblablement aurait donné n’importe quoi pour que la vie soit comme un magnétophone, qu’on puisse appuyer sur stop éject rewind … Mais la vie n’est pas un magnétophone alors il a insisté s’il te plaît maman. A côté de lui Léa qui avait reposé son verre, s’est penchée en avant et dit à son tour s’il vous plaît je n’ai pas lu le cahier

Alors Emma a raconté

Les rêves, l’album photo, sa quête, la révélation, les lectures, puis la vie l’oubli, l’université, les amours, son travail d’enseignante d’abord, maître auxiliaire d’histoire-géographie… Elle est passée rapidement sur sa liaison avec cet homme. Ton père s’appelait Michel il était enseignant, marié, je l’ai quitté sans savoir que j étais enceinte de toi., Je l’aurais quitté de toute façon il était, elle a hésité, Pierre a relancé : oui ? Fini d’une traite jaloux et violent…

Pierre tout au récit de sa mère n’a pas demandé de précisions et même ne remarque que là maintenant, beaucoup plus tard donc, dans la tiédeur de Léa, que c’est la première fois qu’il entend parler de son père, prend connaissance du prénom de celui-ci, le fameux « M » du cahier.

J’essayais alors d’avoir le CAPES mais l’avais raté, j étais aussi inscrite à l’agrégation… J’ai tout laissé tomber.

Les cauchemars de mon adolescence ont repris à ce moment là, se sont intensifiée à ta naissance…

Quels cauchemars l’a interrompue Léa et Pierre alerté par sa voix sans timbre a observé avec étonnement qu’elle serrait sa serviette si fort dans son poing que ses jointures en étaient toutes blanchies

Je nous voyais courir tous deux sous les tirs, me voyais tomber, c’est toi que je voyais pris par les nazis, jeté en l’air… Sa voix s’est brisée. Pierre j ai cru que je devenais folle. Ce sont nos voisins, j avais un petit studio dans une résidence rue de Paris à Montreuil, qui m’ont trouvée un soir errant en bas de l’immeuble. Je t’avais paraît il laissé tout seul dans le studio tu t’égosillais de toute la force de tes quelques 18 mois. Ernest et Lucie se sont occupés de nous, nous ont accueillis chez eux. J’allais mieux mais quelque chose s’ est brisé en moi a ce moment là. Je ne me sentais plus capable de m’occuper de toi, Lucie a pris le relais et je suis partie, parce que chaque fois que je te regardais ces images se substituaient à toi. J’ai eu peur de nous faire du mal.

Léa a regardé Pierre comme dans tes rêves à toi la femme qui court, … Et le petit gant noir a-t-elle interrogé Emma ?

Je ne sais pas d’ après Ernest ce petit gant a été laissé par ma mère, enfin la femme qui me portait avant de me laisser dans ses bras et de mourir sous les tirs

Est elle morte ? A insisté Léa finalement on n’en sait rien et Pierre lui a raconté la visite chez Léna, l’idée d’une petite annonce. Emma a haussé les épaules, secoué la tête, dubitative.

Dehors la nuit succédait au jour et les lampadaires s’étaient allumés. Faisant comme des flaques de lumières mouillés dans le crachin d’automne. Emma frissonnante avait accepté cette fois, elle avait loupé bien certainement le dernier train de toute façon, l’hospitalité de Pierre. A la grande joie de ce dernier Léa aussi avait manifesté son envie de venir dormir « à la maison” .

Pieds nus sur le carrelage de la cuisine, où il est venu boire, Pierre entend sa mère ronfler sur le canapé du salon voisin. Lui n’arrive pas à dormir trop de bonheur l’en empêche, il repense à cette chanson qui narguait ses nuits d’insomnie sans Léa, de qui est elle ? : « maintenant je suis triste et j ai perdu l’espoir mais la nuit je m’endors comme un loir » .. . Les loirs dorment t ils si bien ? Aurait pu être là dernière pensée de Pierre enfin gagné par le sommeil si une autre pensée n était venue à la toute dernière minute se plaquer sur elle-même : plus qu une pensée d’ ailleurs une image, celle des jointures blanchies de Léa, quand était-ce déjà ? Ah oui quand elle a demandé à Emma le contenu de ses cauchemars.

Avant de sombrer tout à fait l’esprit de Pierre se fait la promesse de demander à Léa pourquoi.

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