Ma mamounette chérie, je me rappelle du temps où tu étais encore ; du temps de ma verte jeunesse où nous vivions sous ce même toit parisien, en bourgeois de gauche, sincèrement concernés par l’état du monde et les malheurs de nos contemporains, nourris à France Inter et Le Monde…
Si je réfléchis bien, j’avais d’autres préoccupations eschatologiques que celles qui nous plombent actuellement… Du moins en ce qui concerne les préoccupations environnementales.
Bien sûr j’étais scandalisée de voir les décharges à ciel ouvert, les routes et sentiers souillés par la négligence humaine, la cruauté envers les animaux, la pauvreté si visible dans les grandes villes, la gabegie de la surproduction, de la nourriture jetée.
Déjà je souffrais de cette dissonance, de la certitude d’être dans un monde incroyablement égoïste et d’être du côté de ceux qui profitent.
Mais ma réflexion, longtemps, trop longtemps, s’est arrêtée à ces constats insupportables, ne remettait pas en cause fondamentalement nos modes de vie, sinon à éviter de « trop »et « trop mal »consommer.
Finalement j’aurais vécu toute ma vie dans cette ambiance d’apocalypse imminente.
Enfants, nous apréhendions pêle mêle le danger nucléaire bien réel qu’il soit civil ou militaire, les météorites géantes, prévisibles, qui allaient rayer la terre et tous ses habitants , les aliens, peu vraisemblables, dont j’imaginais qu’ils pourraient me kidnapper lorsque j étais seule sur une route de campagne…
J’entendais parler du « tiers monde », des famines terribles en Afrique, des épidémies, des dictatures d’Amérique latine, de la guerre froide entre les deux blocs, des bienfaits que l’Europe, cette idée neuve, allait faire pleuvoir sur notre continent à commencer par l’arrêt des guerres, au moins sur notre sol…
Sans comprendre dès cette époque la guerre économique féroce enclenchée sous couvert de mondialisation. Mais après le traumatisme de la seconde guerre mondiale comment ne pas rêver sinon du monde, du moins d’un continent pacifié et préservé ?
Je constatais les pauvretés d’ici, ce que l’on appelait le « quart monde » …
Et bien sûr, à défaut de guerre sur notre sol, il y avait les guerres dont on entendait parler « au poste » qui m’impressionnaient beaucoup : Les guerres d’Iran/Irak/Liban, la guerre dite « chirurgicale » du golfe, le mal-nommé « conflit » israélo palestinien, (Ce mot « conflit », soit dit en passant, pue la langue de bois rappelle les soit disants « événements » d’Algérie… ).
Nous apprenions sans toujours en comprendre les enjeux économiques, les séquelles des décolonisations, la France Afrique et ses scandales politiques qui contribuaient à déshonorer nos politiques et instaurer un climat de défiance généralisé…
Quelque soit l’état du monde à un instant T de l’histoire humaine, l’espoir en un monde meilleur est ce qui porte les générations…
Le monde a-t-il franchi un degrés de plus dans l’horreur ou sommes nous surmédiatisée ?
Cet espoir là fait place à un sentiment dystopique de plus en plus prégnant.
Je ne ferai pas la liste de nos préoccupations actuelles, cette impression globale que notre train-monde va droit dans le mur malgré les efforts de beaucoup (mais pas de tous) pour ralentir la motrice !
Ma chère maman parfois je suis heureuse que tu ne sois plus là, tu serais tellement malheureuse de voir tout çà.
Tous ces constats ne font pas reculer le malheur ni se serrer les coudes loin de là puisque plus que jamais et sans vergogne ni respect pour les gens qui souffrent, le traitement politique et médiatique pratique le double discours, hiérarchise l’horreur et manipule l’opinion…
Plus que jamais la majorité dite « silencieuse » mérite son nom qui « s’a quoi bonise » à tout va, voue aux gémonies tout le politique, quand elle de donne pas son blanc-seing aux porteurs d’ idéologies xénophobes, intolérantes et violentes.
Ma chère maman dans ce contexte toujours plus apocalyptique, je te remercie, toi qui nous as appris à garder les yeux ouverts et sans relâche défendre nos valeurs.
Si nous ne contribuons pas à construire par nos pensées, nos paroles et nos actions un monde meilleur comme nous le croyions au départ, au moins soyons vigilants à ne pas ajouter au malheur du monde en trahissant ces idéaux par un défaitisme facile.
Même état d’esprit même si je fus élevée en milieu rural dans une famille très modeste. Je rêvais enfant, puis adolescente, à la possibilité de vivre un jour mieux. Mieux, adverbe pour dire, meilleur. Je dois aujourd’hui me contenter d’un « moins pire » que je me fabrique pour survivre dans un monde où tout devient irrespirable : l’air, la société et tout ce qui va avec. Oui, nos parents sont bienheureux. Je pense aujourd’hui à mes petits enfants. Qu’en sera-t-il pour eux du mieux ou du moins pire ?
J’aimeJ’aime