Il n’y a que le premier pas qui coûte

La vie s’avérait difficile et Coline n’en pouvait plus des lettres de refus à tous ses courriers, des regards peinés mais résolument fermés des patrons de magasins, secrétaires et autres agents d’accueil de toutes les entreprises à qui elle proposait sa candidature. Travailler oui mais quoi faire ?
Quand elle rentrait chez elle les rares week-end où elle trouvait l’argent du billet sa mère s’interrogeait… « Tu as une bien petite mine ma Colinette tu es sûre que ça va ? »

Coline alors laissait perdre son regard au loin au delà des grues par la fenêtre ouverte et répondait « ça va mamounette tout va très bien je travaille beaucoup pour préparer mes partiels c’est tout »

La maison était construite sur une petite éminence, la maison était traversante et la vue sur la campagne fraîche et reposante à l’arrière mais les deux femmes se trouvaient dans la cuisine, la cuisine donnait sur la plaine et en contrebas au premier plan sur un chantier de construction de grues.

Coline aimait ces grues qui faisaient partie du paysage de son enfance, ces grands engins métalliques articulés dont elle observait les manœuvres, parfois jusque tard dans la nuit depuis la fenêtre de sa chambre qui comme la cuisine donnait sur l’avant. Enfant, elle croyait y voir de grands oiseaux oranges et ne fut pas surprise un soir de Noël de recevoir un album illustré sur les oiseaux éponymes, ceux lui a expliqué doctement tonton Charles qui avaient donné leur nom aux engins qui se montaient et se mouvaient sous ses fenêtres.

Elle rêvait souvent de ces grands oiseaux si gracieux avec leurs aigrettes colorées, elle aurait aimé en voir souvent mais il n’y en avait pas dans sa région pour autant qu’elle sût.

A douze ans, Elle a lu le merveilleux voyage de Nils Olgerson et se voyait en lieu et place des grandes oies bernaches du récit, juchée sur des grues,de grandes grues caquetantes et sifflantes au vol ample et puissant.

Elle repense à ces rêveries d’enfants tandis qu’elle contemple de sa fenêtre les silhouettes endormies. Le panorama tranquille à peine troublé de quelques cris de corneilles que le crépuscule affole.

Elle repense au vol des grues ce jour de vacances en Camargue, son père lui avait dit « Regarde Coline comme ces oiseaux sont gracieux, ce sont des grues, comme dans ton album !  » Et les beaux oiseaux gris, leurs lignes épurées, étaient passés en formation serrée, vol en piqué au dessus d’un marais, si proches qu’elle aurait pu toucher la petite aigrette rouge qui surmontait les petits crânes allongés. Elle avait dit « des grues ? Comme celles que nous voyons de la maison ? » Et papa avait ri, et dans une de ses rares manifestations d’affection avait caressé la tête de Coline. Oui ma fille, comme celles ci, mais tu sais il y a plusieurs sens au mot « grue ».

C’est plus tard, bien plus tard alors que déjà pour pouvoir payer son loyer, elle ne mangeait plus qu’un repas sur deux et ne tenait que grâce au café, celui qu’elle buvait chez elle, dans sa chambre d’étudiant, celui qu’elle prenait au bar les rares fois où elle acceptait de prendre un pot avec ses potos de la Fac… qu’elle a écouté cette émission sur la précarité étudiante, les expédients auxquels certains en étaient réduits. Pas de chauffage, elle n’avait plus les sous. Ce n’est pas qu’il faisait froid, il n’y a plus d’hiver à cause du réchauffement climatique avait elle entendu plus tôt mais l’humidité s’insinuait dans son logement exigu,mal isolé et malgré son pull et le plaid enroulé autour de ses genoux elle frissonnait, ses doigts gours ne tenaient plus le stylo, tapaient à côté sur le clavier, les lignes dansaient sur le manuel d’économie des entreprises. C’est plus tard bien plus tard qu’elle s’est dit pourquoi pas moi !

Elle s’est observée d’un oeil critique dans la glace, oui ça peut faire l’affaire. Et l’idée d’abord révoltante s’est imposé peu à peu.

Ça été si facile! Qui a dit déjà il n’y a que le premier pas qui coûte ? La tête de Coline est farcie de ces expressions dont elle ne connait pas la provenance et c’est comme ça qu’elle survit, ne pas penser surtout ne pas penser.

Elle égrenne dans sa tête qu’elle prend bien soin de laisser tournée, toutes les expressions qu’elle connaît. L’homme qui s’acharne sur elle est un peine à jouir et ça n’en finit pas…il souffle une haleine chargée, tout en rudoyant ses seins et prend son gémissement de douleur pour une manifestation de plaisir. S’affale enfin sur elle en pleurant presque « Que tu es bonne ma petite grue » grogne t-il en éjaculant.

Grue ??? Le sursaut de surprise de Coline détache le corps visqueux de l’individu qui bascule sur le côté du lit. Grue… et la conversation avec son père le rire affectueux qu’il avait eu en évoquant les différents sens du mot « grue » lui revient en mémoire.

Serrant l’argent de la passe dans sa main, elle regarde son client se rhabiller. Rajuster la ceinture du pantalon sur le ventre flasque. Sourire plaqué sur son visage à en avoir mal aux lèvres. En boucle tourne dans sa tête, sourit elle jaune en son for intérieur ? « moi qui rêvait petite de ces grands oiseaux gris. M’imaginais voler au dessus des marais. Voici que j en suis un, que j’en suis une. Une grue ! »

Et comme le rire, tiens encore une de ces expressions dont elle ignore l’auteur, est la politesse de désespoir. Sitôt le client parti, alors que déjà sous la douche et sans se regarder elle se savonne, elle se surprend à rire, de ce rire qu’elle voudrait stopper, ce rire incoercible, elle rit, Coline, rit à gorge déployée, et pleure, tout à la fois.

« Ma petite grue… Mon dieu ! Si papa savait ça ! » Songe-t elle plus tard, contemplant quelques 15 mètres plus bas, le pavé gris luisant de pluie.

Pour en savoir plus :

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7 Comments

  1. Je m’attendais aussi à un premier pas plus agréable, le contraste est marquant et tous les détails sont là pour nous frapper de la dépravation de ces profiteurs de misère incontinents. Comme un témoignage…bien rendu. Bisou Cécile.

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  2. J’ai bien aimé ce texte avec cet aller-retour d’une jeune femme étudiante vers son enfance et ce contraste entre la beauté du vol des oiseaux et la condition dans laquelle elle se trouve aujourd’hui. L’oiseau Cécile a une belle plume sur laquelle on se laisse porter en espérant de meilleurs cieux pour cette jeune femme. Une pensée aussi et mon soutien pour cette jeunesse qui souffre
    bizh, Alan

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  3. Un très bon texte, inspiré par une bien triste réalité. Celle de la précarité et des difficultés rencontrées par bon nombre d’étudiant.e.s. Je trouve l’angle par lequel tu abordes le sujet est judicieux et original. En début de lecture je ne m’imaginais pas du tout de la tournure finale.
    Que dire ? Encore bravo pour l’habileté de ta plume 🙂
    Biz de Dom

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