Césarine 1

Elle s’appelait Césarine, en fait Césarine Augustine Chafouin mais tout le monde l’appelait Césarine et c’était d’ailleurs la raison sociale qu’elle avait choisie pour son magasin de chapeaux sis au 15 rue Maréchal Foch dans cette petite ville longée par un fleuve sur lequel à la belle saison Césarine allait volontier canoter. Férue d’ornithologie, elle aimait inventorier les populations volatiles, hérons, canards, foulques et autres macreuses ou martins pêcheurs, de son petit périmètre de Loire et renseigner la LPO locale dont elle était adhérente.

Le reste du temps elle vivait une vie heureuse et quiete au milieu de ses chapeaux.

Le jour elle vendait des chapeaux, lorsqu’elle en avait vendu deux c’était une bonne journée. Césarine ne se plaignait pas, la boutique, un héritage de ses parents ne lui revenait pas trop cher et Césarine n’avait pas de gros besoins. La bibliothèque toute proche la fournissait en polars et sagas ses lectures préférées. Elle suivait ses feuilletons à la télé avec délectation tout en les trouvant parfaitement ineptes, mais le coeur n’a-t il pas ses raisons que la raison ne connait pas ?
Les soirées étaient douces : sur son petit balcon l’été, à regarder entre deux pages les déambulations de quelques passants ; au bord de Gudule (Césarine aimait donner des noms aux objets de son quotidien) son vieux poële, l’hiver, entre ses mots croisés et Chapi et Chapo ses chats.

Césarine était ce que l’on appelle communément une vieille fille, elle n’avait même jamais vu le loup et ça ne lui manquait pas.

Un jour, il devait être 14h et Césarine venait de tourner sa petite pancarte sur « ouvert » avant de se replonger avec délice dans son vieux fauteuil cuir élimé et sa lecture, la clochette vintage qu’elle avait choisi pour son magasin a sonné. Césarine a levé à regret le nez de son polar, le dernier Vargas et réajusté ses lunettes oranges. Sa dernière fantaisie. « Pour un monde plus coloré mettez des couleurs sur votre nez » affichait gaiement son opticien.

La porte a claqué « Oh pardon elle m’a échappée des mains » s’est excusée la visiteuse, une femme jeune encore a estimé Césarine, toute de rose vêtue, les cheveux aile de corbeau zébrés de mèches blanches surmontant un visage enjoué.

Bonjour Césarine j’habite sur la côte,il y fait grand vent grand soleil et j’aurais bien besoin d’un petit chapeau. Je cherche à vrai dire un chapeau cloche pour aller avec cet ensemble.

Césarine s’apprête a dire « mais ce n est plus du tout à la mode les chapeaux cloche » quand elle s’avise d’un je ne sais quoi de quelque peu surrâné dans la vêture de la jeune femme, la manière dont la robe serrée s’évase au niveau des chevilles. Le col de la veste…

Je ne me suis pas présentée je m’appelle Alice, Alice Taverne et j’habite sur la côte,la côte roannaise précise la femme, je tiens un petit musée à Ambierle, et de s’esclaffer devant l’air un peu médusé de Césarine.

Que me proposez-vous ? Vous auriez un petit chapeau dans les tons pastel ou fushia ?

Césarine s’empresse alors. Sort des cartons, déplie les papiers de soie pour découvrir les chapeaux. Il y a ce chapeau, celui-ci….

Alice a mis comme un air de liberté dans la vieille boutique cosy quoique un peu poussiéreuse, elle marche à grand pas. Discourt tout en marchant. « Sous ses dehors un peu snobs, elle est charmante » songe Césarine conquise.

Alice a acheté le chapeau cloche rose pastel proposé par Césarine, velours et tissu d’organdi, surmonté d’une plume d’un ton plus soutenu.

Elle est partie après une demi-heure passée dans la boutique et Césarine ne se résoud pas à reprendre son livre dont les lignes dansent devant ses yeux. Un ouragan est passé dans son coeur. Elle range en rêvant chaque chapeau dans sa boîte, rajustant le papier un peu froissé par l’impatience de sa visiteuse, puis désœuvrée sort sur son pas de porte.

La rue est déserte et Césarine laisse son regard se perdre jusqu’au bout, jusqu’en bas de la rue. Là l’auvent surplombant la terrasse de la taverne Alsacienne fait saillie.

La taverne…. Alice n’a t-elle pas évoqué en partant un rendez-vous avec un collectionneur ? Un rendez-vous à la taverne à 15h, il fallait qu’elle se dépêche, elle ne pouvait pas être en retard…

Prise d’une impulsion, Césarine a retourné le carton en position « fermé » sur la vitrine, loqueté la porte.

… Revoir Alice, entendre encore son rire, le bonheur est là… Juste en bas de la rue ! Le polar du jour attendra, tout comme son petit balcon, ses mots croisés ses chats …

6 Comments

  1. Je ne voyais pas Alice au pays des merveilles comme ça…Il faudra que je le relise… mais je te tire mon chapeau…enfin ma casquette parce que je ne mets que des casquettes…c’est mieux pour échapper aux loups de soleil.

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