Césarine 2 (suite)

La prochaine fois qu’elle ira au ciné elle n’ira pas à la dernière séance c’est décidé chaque fois c’est pareil : Trop excitée pour dormir Césarine fait des insomnies et lorsqu’elle dort enfin, elle fait ce rêve… rêve récurrent qu’elle fait de loin en loin. Elle rêve d’une femme, chaque fois en des lieux différents, vêtue différemment… Mais qui chaque fois répond au prénom d’Alice? Toujours Alice, si ce n’est qu’elle n’est jamais comme l’exprime si bien ce poème que Césarine aurait pu croire écrit pour elle « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre »…

Un rêve ! ce n’était encore qu’ un rêve, toujours le même a songé dépitée Césarine en se levant ce matin là… Chapi petite brune à gants blancs s’est collée contre elle menaçant de la faire tomber tandis que Chapo le gros matiné siamois toujours vorace se précipitait à la cuisine, se collait lui contre la porte du frigidaire en miaulant impérieusement. Césarine tandis que son café passe sort sur le petit balcon, la fraîcheur matinale la fait frissonner, son regard s’égare vers bout de la rue, la taverne encore fermée à cette heure matinale. Elle se revoit courir dans la rue, se revoit balayer des yeux la terrasse bondée à la recherche du petit chapeau cloche bicolore. Elle… Césarine se détourne… Toujours surprise que ses rêves lui semblent aussi réels !

Cette nuit elle avait surgi dans son magasin mais la fois d’avant elle l’avait croisée en canotant sur la Loire, elle était vêtue d’un costume marin, ses cheveux bruns mêlés de mèches blanches dont le carré volait au vent, elle avait en la croisant plongé son regard myosotis dans ses yeux et lui avait souri, puis tandis que Césarine le coeur battant la suivait du regard son canot s’était comme évanoui au détour de la rivière, évaporé au milieu d’un vol soudain de ces petits hérons blancs que l’on nomme des aigrettes.

Le rêve de cette nuit ne dérogait pas à la règle implicite de ces rêves voulant que toujours le coeur de Césarine s’embrase et qu’elle parte à sa recherche mais toujours Alice semble enfuie.

Césarine sait pourquoi ce personnage de son rêve s’appelle Alice. En fait depuis peu, quelques semaines, depuis que sur Facebook – elle y fait de loin en loin des incursions- elle était tombée sur une vieille photo de classe postée par une de ses connaissances Elle s’était considérée, la petite en tablier à carreau, sagement assise à coté de la maitresse au premier rang, avec un mélange de tendresse et de compassion, elle était encore ou faut il dire déjà, habillée comme l’as de pique avec des chaussettes qui descendaient, puis balayé du regard le reste de la photo … La troisième petite fille au troisième rang. Un certain visage mutin, piqueté de tâches de rousseur, joli petit nez en trompette et yeux clairs avait suscité une violente émotion en elle et fait remonter ces souvenirs jusqu’ alors profondément enfouis dans quelques tiroirs de sa mémoire. « Alice elle s’appelait Alice !! Comme cette femme qui vient la visiter » s’est avisée Césarine avec stupeur.’

Alice, c’est à l’école primaire, sa première flamme, « la seule en fait » se dit Césarine. Une petite brunette zozotante qui avait les dents de devant écartées, les dents du bonheur comme disait Mamy Jeanne. Et Césarine qui dans sa vie de petite fille modèle un peu seule avait jusque là éprouvé peu de joie, éprouvait, elle, un grand bonheur rien qu’à la regarder. La petite Alice, quoi que gentille, gardait ses distances hélas, et l’année suivante elle avait changé d’école.

« Allez les chats on va se faire un bon petit déjeuner et nous ouvrirons la boutique !  » Lance-t elle avec force et sa voix résonne dans le silence du petit logement cosy ! Mais tandis qu’elle s’active entre le café, les tartines de beurre et la pâtée pour chats, les yeux myosotis de la jeune femme de son rêve continuent de flotter comme en surimpression devant ses yeux… « Comme le chat d’Alice tiens justement, le chat dont il ne reste plus que le sourire suspendu en l’air » se moque Césarine mais le coeur n’ est pas et c’est d’un pas pesant qu’elle descend l’escalier vers son rez de chaussée, vers sa boutique…

Le petite Alice la vraie celle de son enfance se rappelle à son souvenir tandis qu’elle allume la lumière et traverse le petit magasin encombré vers la porte, en ouvrant elle croirait presque la voir sur le seuil, espiègle avec ses couettes brunes, ses dents du bonheur et ses yeux ? Mais oui ses yeux myosotis…

« Ma vieille Césarine toi qui a coiffé Sainte Catherine depuis près de 20 ans !! Que penses-tu encore à cet amour de gosse ? » Amour… Le coeur de Césarine manque un battement tandis qu’elle prend conscience de cette pensée… Amour

L’enfant puis la jeune femme et enfin la femme mure qu’elle devenait s’était toujours accommodée de sa solitude se contentant de ses rencontres brèves avec celle qu’elle avait fini par considérer comme son « amie imaginaire »… Et Césarine avait refoulé jusqu’au souvenir de la vraie Alice, refoulé le plaisir éprouvé en sa présence, ce trouble que la petite fille ne savait pas nommer, chaleur, papillons dans le ventre… L’adulte peut le reconnaître. Comprend le chagrin violent, déchirant, la sensation de perte le jour où elle a compris qu’Alice était partie. Le vide ressenti ensuite et la consolation qu’elle avait pris à se réfugier dans ses rêves, ces rêves dont elle ne saurait dire à présent quand ils avaient commencé tant il lui semblait qu’ils avaient toujours été là. Qu’elle n’avait jusqu’ alors jamais pensé à analyser…

Césarine troublée se demande ce qui a changé dans le scénario. Jusqu’ici’les rencontres étaient brèves la fille puis femme de son rêve (le fantôme grandissait avec elle) ne lui parlait pas où si peu, il était là puis ne l’était plus…

Mais â présent la jeune femme lui parle… Et même avait pris la peine cette nuit de se présenter.. comment avait elle dit déja ? Alice je m’appelle Alice, Alice Taverne… Et Césarine entend dans sa tête ce dialogue, comme si ça s’était vraiment passé. La porte claquée, le petit rire confus, la femme si vivante  » J’habite sur la côte, la côte roannaise… Il y fait grand vent grand soleil.. ».

Elle se remémore son rêve la femme dans la boutique, sa présence compacte, si joyeuse, elle se remémore le trouble qui l’a saisie.

Alice Taverne ? Elle a dit « Taverne » ? Le nom lui évoque quelque chose mais quoi ? Elle cherchera plus tard. Elle a du pain sur la planche, trop de poussière sur les étagères sur lesquelles sont empilés les cartons à chapeau et sur la banque en vieux bois ciré.. le ménage devient incontournable.

Césarine s’active avec son plumeau, son balai, et ne voit pas passer l’heure. Sursaute quand la cloche vintage annonce une visite… Un jeune couple entre et l’homme, qui ne s’excuse pas le moins du monde laisse claquer la porte tandis que la femme habillée songe Césarine sur son trente et un balaye du regard et Césarine et son balai et le petit magasin avec un léger dédain et clame « Bonjour vous êtes ouverte ? » Suscitant un mouvement d’humeur chez Césarine  » le magasin est ouvert oui » corrige-t elle avec amabilité. Sans tenir compte du reproche implicite, la jeune femme continue :

« Nous sommes invités à un mariage et j’aurais besoin d’un chapeau cloche… Quelque chose de fushia ou de pastel, enfin… qui pourrait aller avec un manteau vieux rose voyez? » L’homme en retrait extrait alors du sac qu’il tient, et présente à Césarine une élégante veste de soirée d’un rose moiré tirant vers le crème

« Ça alors alors » pense Césarine et répète en boucle dans sa tête « quel hasard étrange et quelle coïncidence »… parodiant Ionesco sans en avoir conscience tant elle est émue…

« J’ai quelque chose là qui pourrait vous convenir dit elle tout en fouillant dans ses cartons, et en ouvrant un, il s’agit d’un petit chapeau bicolore avec une plume … »

Et là se fige « une plume » répète-t- elle songeuse … Et se retourne face à la jeune femme qui attend patiemment qu’elle termine sa phrase, le carton vide à la main…  » jjje ne comprend pas -bégaye t elle- hier encore il était là!! » …

6 Comments

    1. Je voulais mettre le lien dans le deuxième post mais ça buggait .. Suite prévue mais ça restera une nouvelle : pas de temps et d’énergie pour un petit roman comme un petit gant noir 😉 bises Alan merci pour ton retour et bonne nuit
      ‘https://cecilevalentine.wordpress.com/2022/12/30/cesarine/

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