Voiture 6, place 66

Depuis que Jonathan avait quitté Cynthia il était malheureux et inquiet. Non qu’elle lui manqua ; Cynthia était une vraie harpie qui ne perdait pas une occasion de l’humilier, de lui pourrir la vie !
Elle prenait un malin plaisir entre autres brimades, à lui cacher ses affaires et surtout les objets qu’il chérissait.
Le soir quand il rentrait ses pantoufles étaient introuvables, Cynthia c’est certain…
Si l’odeur du café le réveillait le matin, il découvrait immanquablement en arrivant dans la cuisine que cette salope avait tout bu, que le paquet était vide.
Un jour de colère, « ce que tu peux être fétichiste ! » elle lui avait même cassé sa tasse préférée, celle qu’il avait ramenée d’Irlande avec tous ses jolis moutons colorés, le grille-pain n’en parlons pas elle l’avait fait griller, tout comme le micro-onde, jeté par terre et qui ne fonctionnait plus.
Elle l’avait même un jour poursuivi avec une hache et le cagibi dans lequel il s’était refugié portait encore la trace du coup lorsque de dépit elle avait jeté la hache contre la porte.
Non décidément Cynthia ne lui manquait pas, alors d’où provenait son malheur ?
C’est que depuis son départ Cynthia semblait encore là, c’était comme si, non Cynthia elle même, mais sa mauvaiseté avait infusé toutes ces funestes années et pris possession du logement de Jonathan, bien sûr plus de cris et de portes claquées mais quelque chose restait qui semblait sourdre des murs même de l’appartement.
Bien que Cynthia ne soit plus là pour les maltraiter, les portes prenaient un malin plaisir à se refermer sur ses doigts, la chasse d’eau s’était mise à fuir, tous les robinets l’un après l’autre s’étaient bloqués. Jonathan avait supporté tous ces inconvénients avec patience, espérant que l’appartement allait progressivement oublier Cynthia et retrouver sa placidité.

C’est quand la cafetière avait fait un court jus et provoqué une panne générale qu’il avait lui même disjoncté.
-« Assez je repars en Irlande » et il s’était enfui.
Sur le quai de la gare, n’était-il pas suivi ? Il s’était plusieurs fois retourné mais personne, quelle étrange sensation, le dos perforé par un regard fantôme. Et ce parfum dans l’air, Jonathan n’osait plus se retourner, n’est-ce pas le sien ? Givenchy 2, celui qu’il aimait tant puis avait appris à détester ? Passant sous un cathéner, il a fait un écart, l’ombre de celui-ci faisait comme une immense hache suspendue.
Arrivé sur le quai à son wagon, le n°6 : -« Ouf a-t il crié sans se soucier des regards surpris, interloqués, voici mon wagon je suis sauvé ! Voyons, voiture 6 place 66… Pardon Monsieur, pardon Madame… Mais qu’est-ce que c’est ? Que fait ce paquet sur mon siège ? Quelqu’un s’est-il trompé ? Où moi ? Non, voiture 6 place 66… C’est bien ce qui est inscrit sur mon billet mais attends voir ! Non j’y crois pas, c’est mon nom, mon nom écrit à l’encre grasse sur ce paquet… Impossible je deviens fou, personne ne savait que je prenait ce train, je l’ouvre ? Allez je l’ouvre »

Et Jonathan, de ses mains qui tremblent doit s’y reprendre à plusieurs fois pour ouvrir le paquet. A l’intérieur dans du papier bulle, une tasse, sa tasse !ou plutôt sa jumelle, blanche et rouge avec ses petits moutons colorés. C’est alors que Jonathan entend « Tu vois je ne te quitte pas moi, j’ai même décidé de t’accompagner » et levant les yeux tandis qu’une main de glace lui étreint le coeur, il la voit, elle, Cynthia, assise sur le siège qui lui fait face et lui souriant de toutes ses dents jaunes, un sourire béat sur sa figure chevaline…
-« C’est un cauchemar, au secours pense Jonathan faisant volte face et prenant ses jambes à son cou, je vais me réveiller » il sort de la gare court jusqu’à la station, s’engouffre dans un taxi « taxi amenez moi gare de l’est je pars à Strasbourg » .
La sensation de soulagement qui envahit Jonathan tandis que le taxi se fraie un chemin dans Paris encombré est si intense qu’il est obligé de fermer les yeux, Les jambes coupées, en proie à une nausée terrible.

La gare est bientôt là en face de lui, avec ses colonnades et ses panneaux sculptés. Jonathan s’engouffre dans la gare, prend son billet « tiens comme c’est curieux, quel hasard et quelle coïncidence ? Encore voiture 6, place 66 ?? Quel quai s’il vous plaît ? Quai C ? Et Jonathan court dans l’escalier son train est déjà à quai et part dans 5 minutes, il entend sans l’écouter vraiment l’annonce « Attention quai B le train en provenance de Mulhouse entre en gare »
Court le long du quai C … Voiture 3, 5… Et c’est là entre le repère D et le repère E, à coté de la portière qu’il la voit qui l’attend, c’est elle, elle est déjà là, encore là, la tasse à la main…

Alors Jonathan a hurlé et reculant vivement d’effroi sans regarder derrière lui, a trébuché dans l’ombre menaçante du cathéner attenant, est tombé sur les rails du quai d’en face.
C’est le 9h42 en provenance de Mulhouse qui l’a écrasé.

Autour du cadavre quelques débris de porcelaine blanche et rouge, « happy » devine t-on inscrit sous le petit mouton rescapé.

3 Comments

  1. Ah…C’est toi qui conduisais le train et ton ex s’appelait Jonathan. Bravo, moi qui t’aimais bien… (blague à part, c’est un peu moins horrible que l’exorciste mais à peine). Bonne semaine Cécile et fais de beaux rêves. Bisous.

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