Fallait pas m’quitter…

C’était un soir de grande solitude. Christophe était encore parti en la traitant de tous les noms d’oiseau qu’il connaissait… Et il en connaissait un rayon bien que le nom de grue parfois agrémenté de l’adjectif sale… (Pauvres grues pensa-t-elle qu’ont elles fait pour mériter ça) revint plus souvent qu’à son tour… 

Écoutant en boucle « je fais que des bêtises… » de Sabine Paturel, elle avait déjà vidé toutes les bouteilles du mini bar et ne savait plus que faire pour distraire sa mélancolie, certe quelque peu égayée par l’alcool vite ingurgité, mais cette joie ; au tréfonds d’ elle même elle s’en rendait bien compte ; était factice et passablement gâtée par ses difficultés prononcées de locomotion ; le fait navrant (au sens propre comme figuré) que son habituel sens de l’équilibre, son appréciation des distances étaient faussés.

Elle errait lamentablement dans son appartement, le trouvant curieusement rétréci, il lui semblait que les meubles, animés d’une vie propre, loin de rester  sagement à la place qui leur avait été assigné  prenaient au contraire un malin plaisir à se précipiter sur son passage, lui occasionnant moults bleus et contusions.

C’est quand elle se retrouva la tête sous la grande armoire sans l’avoir aucunement prémédité et sans aucun souvenir d’être préalablement rentrée dans la chambre qu’elle s’écria avec un inhabituel sens de la dérision chez elle « Ah ! Ah ! Mon cerveau fait l’autruche ! « .

La phrase retentit déchirant  le silence ouaté qui avait envahi son esprit,  lui vrillant les oreilles au passage, elle grommela « Oh doucement la gentiane » – Pas son nom elle s’appelait Gisèle en fait, mais celui du dernier liquide ingurgité et qui, par relents facétieux,  semblait vouloir prendre le chemin inverse et remonter de l’estomac vers sa bouche -.
« Ah ça dans la vie – a-t elle soupiré  totalement hors de propos mais suivant un magma de pensées confuses – jamais trop tard pour s’amuser. « 


Elle entreprit de s’extirper de sous l’obscurité moutonneuse de son armoire, « nom d’un petit lapin à plumes, que font tous ces moutons sous mon armoire c’est là que je devrais venir dormir quand j’ai des insomnies …  » mais son corps  lui refusant tout service elle se résigna vite à rester là. La somnolence la gagnait, le vague qui emplissait son cerveau à peine dérangé par les vagues jouant à flux et reflux dans son estomac.


Gisèle avait dormi sans doute parce que quand elle rouvrit les yeux, la lumière avait baissé et, rasante, s’infiltrait sous l’armoire, son regard acomoda, accrocha une espèce  de rougeoiement, à main gauche se trouvait une boîte, une belle boîte laquée rouge avec une ronde de petits pharaons incrustés sur les cotés. « Mais c’est ma boîte à souvenirs, celle que je croyais perdue! » Et tout à fait réveillée, presque alerte à présent, Gisèle a tendu le bras, attrapé la boîte, « c’qu’elle est lourde j’avais oublié !! », a sorti la tête, fermant les yeux sous la soudaine agression de la lumière et s’est levée chancelante « ouh ça tangue un peu, souquez matelot » pour aussitôt s’affaler dans le grand fauteuil lui tendant fort opportunément les bras.


Qu’y avait-il dans cette boîte ?  Gisèle n’en avait plus la moindre idée et a souri en regardant le contenu. Vieilles lettres, programmes de théâtre, une rose séchée, au fond tout au fond quelques coupures de journaux, un temps, Gisèle s’amusait à garder les articles mais ceux-ci dont elle énumère les titres au fur et à mesure qu’elle les jette dans la pièce n’évoquent plus grand chose… « Se détacher des dieux », ça pas de problème Gisèle était adepte du ni dieu ni maître, « Plus tard je serai chien de traineau »  comme c’est intrigant… « Les pharaons n’ont pas livré tous leurs secrets…  » Quel bazard a éructé Gisèle.

Agrippant l’appui de la fenêtre proche elle l’a ouverte et s’est penchée aspirant l’air à grandes goulées. De son trente-septième étage elle a  observé les gens  qui s’empressaient le soir venant de rentrer chez eux.
Et comme elle était encore bien saoule, elle s’est esclaffée sur ce ballet ininterrompu de fourmis et riant toujours a attrapé la boîte « c’qu’elle est lourde » et l’a jetée par la fenêtre, regardé tomber, tomber…


Plus tard, bien plus tard sans doute puisqu’elle s’était rendormie, affalée dans son fauteuil. Des sirènes ont retenti dans son sommeil, puis des coups redoublés tapés a la porte.


« Vous êtes bien Gisèle Mercier ? Oui ?  votre voisine vous a vu jeter cette boîte vous confirmez ?, et les yeux exorbités de Gisèle contemplent l’objet sous plastique, maculé de sang que lui présente le deuxième policier tandis qu’elle opine lentement.

Alors vous allez devoir nous suivre cette boîte est tombée sur  un homme et l’a tué. Il s’agissait de Monsieur Christophe…, et la dévisageant : Christophe Mercier. »


« Ah a dit Gisèle d’une voix atone scusez un instant » puis d’un pas toujours incertain  est allée éteindre l’electrophone tournant encore sur la voix enfantine de Sabine : … Il est beau le résultat je fais que… »

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