Ravages du tabac 2 : La dernière cigarette

La dernière cigarette ! il l’avait juré cette fois c’était la bonne, « à la fin du paquet ma princesse, j’arrête ce sera la dernière cigarette. »

Elle l’a regardé de cet air mi-inquiet, mi-méprisant qu’il ne supportaitplus de voir.

Il faut dire qu’il lui faisait le coup de la dernière cigarette souvent, son histoire avec le tabac ressemblait à ces histoires d’amour passionnel où les amants ne se déprennent que pour mieux se reprendre.

Jamais il n’arrêterait, elle en avait pris son parti, il mourrait jeune, les poumons brûlés par les fumées nicotiniques. Elle pourrait alors se libérer de cette emprise qu’il avait sur elle.

Lui voyait passer tout celà dans le regard excédé, autrefois si fondant de douceur que la pupille lui semblait se fondre dans le bleu extatique de l’iris. Aujourd’hui ses yeux étaient froids, dénués de tendresse. Cette froideur le rendait fou. Le film était toujours le même.

 » -Tu sais bien -lui rétorquait-elle puis s’arrêtait détournant le regard.

– Je sais bien quoi – articulait-il, je sais bien quoi – répétait-il, ne pouvant s’empêcher de crier.

– Et bien tu le sais…  » – puis s’arrêtait de nouveau, de peur des coups qui, si elle allait au bout de sa pensée, ne pourraient manquerde pleuvoir sur elle.

Il serrait alors les poings, claquait les portes, s’enfermait dans ce silence de mauvais augure qu’elle avait appris à redouter.

Avec le temps elle avait trouvé la parade, ne rien dire, surtout garder la tête basse, ne jamais répondre aux provocations.

Les enfants filaient doux eux aussi, tout le monde marchait à pas feutrés dans la maison, attentifs tous à ne pas faire sortir le démon qu’ils sentaient bouillonner dans les tréfonds de l’homme privé de sa drogue et qu’un rien, un jouet qui traine, un plat trop cuit, un rire, une parole trop haut placée, ulcérait.

Un jour, inexorable, sur la cocotte trop longtemps contenue, la soupape sautait…

Ce jour là, les voisins, lâches, blasés, bouchaient leurs oreilles. Et ceux qui suivaient, la femme ne portait plus que des tenues manches longues, des foulards… été comme hiver. Les enfants ressortaient des chambres où ils s’étaient murés le temps de la crises, le son des écouteurs montés au maximum dans leurs petites oreilles.

Le buraliste retrouvait son client régulier. Tiens Monsieur X quel bon vent ? C’est qu’on vous avait perdu ! Alors ? Combien de paquets aujourd’hui ?

La visite suivante était pour le fleuriste et un magnifique bouquet de fleurs fraîches trônait sur le buffet du salon… à coté des cendriers qui reprenaient leur place et leurs encombrements…

L’homme, pris d’une frénésie d’excuse poursuivait de ses assiduités la femme dans toutes les pièces. Elle acceptait ses étreintes avec une certaine circonspection, plus marquée de crise en crise, et qui ne pouvait échapper à l’homme quelqu’effort qu’elle fit pour la cacher.

Il pleurait alors

« – Cette fois je t’ai perdue tu ne me pardonneras jamais, en fait tu ne m’acceptes pas, tu ne m’aimes plus

– Mais non mais non » lui retorquait-elle avec un manque de conviction toujours plus flagrant aux yeux de l’homme.

Au fil des ans une étape à ce scénario bien rodé (celle qu’en son for intérieur elle nommait la grande scène du 3) s’était rajoutée.

L’homme soignait sa fureur à grandes lampées d’alcool qu’il tentait de lui faire ingurgiter et immanquablement explosait :

« – de toute façon, tu ne m’as jamais aimé, tu ne crois pas en moi ! Depuis toutes ses années, tu fais semblant, je suis le plus malheureux des hommes… »

Il fallait alors que la femme, ses bleus à peine dilués sur sa chair pâle, le berce, le réconforte, prenne dans ses bras le pot à tabac larmoyant qu’il était et mobilise toute sa tendresse de femme, le souvenir des jours heureux…

Ce qui calmait un temps le bonhomme jusqu’au jour où, derechef, il clamait :

« – cette fois-ci j’arrête, ce paquet est le dernier, ce sera ce soir la dernière cigarette ! »

Un jour ou plutôt une nuit elle est partie elle a pris ses enfants sous le bras, ses cliques et ses claques, le premier train du matin… elle est repartie dans son village, chez ses parents.

Comme il est malheureux, il fume et comme il est en colère, il boit, a moins que ce ne soit l’inverse peu importe. Il pleure, il boit, il bout, il fume, il fulmine et crie dans le silence que « – la salope, cette grosse salope -qu’- elle ne l’a jamais aimé c’est certain, et comment a-t elle osé partir ? Et les enfants !? Elle les a retournés contre lui les petits saligauds, toujours d’accord avec leur mère, tout ça pour quelques claques… mais cette fois elle ne va s’en tirer comme ça, pas à si bon compte !! »

Quand il a tambouriné à la porte cette nuit, c est sa belle-mère, affolée du bruit qu’il produisait dans le village, qui a ouvert et pris le premier plomb. Ensuite, à bout portant, méthodiquement, l’homme a déversé son chargeur, abattant chaque membre de la famille accouru tour à tour… sans épargner les enfants. Les gendarmes, appelés par les voisins horrifiés, l’ont trouvé assis sur une chaise et le fusil fumant sur ses genoux. Il en grillait une sans un regard pour ses proches, dont les corps encombraient la petite entrée, qui le ventre ouvert, qui la cervelle emportée maculant un mur. Odeur douceâtre du sang. Scène insoutenable… pour tout autre que lui. Se tournant vers ceux venus l’arrêter et se laissant menotter sans résistance aucune, il leur a montré son paquet et déclaré :

« -Messieurs, ce paquet que vous voyez est le dernier, après celui-ci j’arrête. »

C’est plus tard bien plus tard qu’il s’est arrêté de fumer, une fois le procés terminé. Les chefs d’accusation étaient lourds, l’homme n’a jamais montré le moindre signe de culpabilité.

« -Vous comprenez, a t-il expliqué au tribunal, c’est la faute de cette salope, en fait elle ne m’aimait pas, elle n’a jamais cru en moi, si vous aviez vu son regard méprisant quand je parlais d’arrêter »

Et ce disant, il agitait fébrilement ses doigts jaunis de nicotine , diffusant dans tout le tribunal l’ insupportable odeur de tabac froid que dégageaient ses vêtements. Il n’ a pas eu droit aux circonstances atténuantes et le procureur général demanda et obtint sa tête.

Un matin à l’aube alors qu’à peine réveillé il contemplait tristement son paquet vide, l’aumônier de la prison est entré, suivi d’un gardien portant un plateau.

« – Allons mon vieux courage c’est l’heure…

– Une dernière cigarette ? « 

3 Comments

  1. Coucou en l’occurence le tabac a bon dos, ne joue le rôle que de prétexte à quelqu’un qui sinon aurait trouvé autre chose pour pourrir la vie de sa famille… Bon je lui ôte la vie a la fin mais c est pour les besoins de l’ histoire noire, et du jeu ambigu entre les deux sens de dernier au sens de dernière fois et fous ultime 🙂 sinon je suis bien sûr complètement contre la peine de mort -) assassinat rendu légal.. des bises Dom

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  2. Une histoire glaçante ! Un scénario qui donne la chair de poule mais qui, hélas, transpire le possible. Eh bien, nous dirons qu’il est dangereux de fumer pour sa santé, mais qu’il est également dangereux de fumer pour celle des autres (ce qui n’est pas faux avec la fumée passive). Bref, ce petit cylindre blanc emplit de Nicotania Tabacum est responsable de bien des malheurs. A bon entendeur….
    Biz, Cécile ! A bientôt !

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