Les petits cailloux




-Tu vas courir dans cette tenue ?
-Oui je vais courir dans cette tenue.
-Mais il fait 22 degrés et tu mets encore ce vieux jogging déformé ? Tu n’as pas un short ?
ELLE m’étouffe, toujours la même rengaine, la variante c’est :

– tu ne vas pas sortir comme ça.

Je ne devrais pas mais à ce stade régulièrement j’explose ! Quand va-t-elle me lâcher ?  – Je ne suis plus un bébé !  J’ai onze ans,  je choisis comme je m’habille et si ça ne TE plaît pas c’est pareil !!
Aujourd’hui, je ne dis rien, j’ouvre la porte et à petites foulées,  par le chemin pavé, pavé par LUI, je gagne le portail. Le grincement de la poignée ne couvre pas la suite, rageuse, de la rengaine.

-Au moins tu as vidé tes poches de tous ces cailloux !!


Ça a commencé comme ça, la première fois, presque machinalement,  sans y penser,  j ai mis un caillou dans ma poche. J’avais 5 ans. Puis les cailloux se sont accumulés.

Pourquoi ?
Je n’ai pas compris.
Ni la première fois.
Ni les autres.

J’ai tout essayé.
Même me coucher tout habillé.
Ça l’ a fait beaucoup rire. LUI.
Le lendemain il lui en a même parlé. A ELLE.
Quel bébé Paul. Tu ne sais pas ? Hier quand je suis monté lui dire bonsoir, il s’était couché tout habillé.
ELLE n’a rien dit. ELLE m’ a à peine regardé.
Dans mon cœur ça pleurait. Ça pleurait très fort. Mais pas moi. Moi je ne pleurais pas.
Depuis la première fois. Je ne pleure plus.


J’ai six ans, j’ai mal aux fesses. ELLE m’emmène chez le médecin. Il m’examine à peine, ne me parle pas, j’entends encore son ton dégoûté : cet enfant ne se lave pas assez, il a des oxyures, Madame. Puis devant son air interloqué : des vers … il faut le vermifuger. J’ai tellement honte, je n’ose pas le dire, l’autre jour, aux toilettes, j’ai saigné.


J’ai sept ans, je suis sur une plage, je ne regarde pas la mer, je ne veux pas me baigner. Je regarde les galets. Lequel je vais prendre aujourd’hui ? Un petit. Ça devient lourd tous ces cailloux et hier IL n’est pas resté longtemps. Il fait attention maintenant. Alors ce petit rose ou le bleu veiné ?

Maman et marraine chuchotent elles disent parlant de je ne sais qui :  « j’ai entendu dire qu’il avait fait de la prison. C’est sa fille qui… Quel pervers !! ».

Père vert ? Mais ça existe les pères verts ? Et puis ça veut dire quoi ! J’avais envie de crier :

– IL n’est pas vert IL est tout rouge rapport aux bières qu’il boit les soirs.
Et puis je me suis rappelé, ELLE ne savait pas, elle ne m’aimerait plus si je parlais, tous les papas font ça. Il ne faut pas que les mamans sachent. C’est notre petit secret à tous les deux. Le bleu veiné je prend le petit galet bleu veiné.

– Mais arrête Paul avec cette manie de ramasser des cailloux !!   ELLE m’a dit. Marraine a souri « Laisse donc, ce sont des manies de gosse… »



J’ai sept ans, mes poches débordent. ELLE demande :

– Tu veux quoi Paul pour ton anniversaire ? Un verrou ? Comment ça un verrou ? Depuis quand les petits garçons demandent t-ils des verrous ? Tu es trop jeune pour t’enfermer.

ELLE fait depuis toujours les questions et les réponses, je n’ai pas besoin de parler, d’ailleurs je ne parle pas. Ça parle dans ma tête. IL parle dans ma tête. Ne dis rien ou tu seras puni. Ne fais pas de peine à maman. Elle ne t’ aimera plus sinon… Mais est-ce qu’ELLE m’aime encore de toute façon ?

-Tu es mon petit canard tu le sais hein ! Allez viens faire un câlin à papa…
Je hais les canards je voudrais tous les buter. Et ne me parlez plus, plus jamais, jamais, de câlins.

J’ai huit ans je vais chez mon ami Pierre.
Tu as un verrou dans ta chambre, quelle chance, je lui dis. Pierre me regarde « Pourquoi ? Je ne le mets jamais je n’ai pas le droit de m’enfermer » si j’ en avais un je le mettrais. Je dis et puis je m’arrête, je n’ai pas le droit de parler, je mets mon doigt dans ma bouche. Pierre me dit tu sais que tu es bizarre ? Qu’est ce que tu as ? Allez viens, on a le temps de jouer aux petites voitures avant le dîner.


Ses parents sont cool, pas comme chez moi où ça crie tout le temps. Je dis : « c’est bon les cordons bleus » mais quand son père s’approche, me passe la main dans les cheveux, je me raidis. Surpris, Il interrompt son mouvement. Plus tard dans la chambre je demande à Pierre :

– Ton père il…? euh… C’est un père vert lui aussi ?
Pierre m’a regardé il n’a rien dit.
A peine la mère de Pierre qui m’a raccompagnée à la maison était elle partie qu’ ELLE m’a giflé : – Sale petit morveux qu’est ce que tu es allé raconter sur ton père ?
« Père vert » ça ne se dit pas donc ?

Ma joue brûlante, je l’ai cachée au fond de mon lit, plus tard j ai entendu des éclats de voix puis la porte d’entrée a claqué. Quand ma porte à moi s’est ouverte je me suis rencogné au fond de mon lit mais ce n’était qu’ELLE qui s’est assise au bord. Elle m’a caressé la joue « tu ne dois plus raconter ce genre de choses sur papa ». Je n’ai rien dit.

Quoi dire ?

Le lendemain quand je suis rentré de l’école. Un verrou tout neuf était installé sur la porte de ma chambre.


Mon père, IL n’est plus jamais venu. IL ne m’appelle plus mon canard. IL ne m’appelle plus du tout d’ailleurs. C’est comme si je n’existais pas. Il faut dire que la dernière fois qu’il a essayé d’être gentil avec moi, c’était dans la cuisine et j’ai pris un couteau… il n’a pas insisté.


Maman fait comme si tout allait bien mais dans leur chambre, les soirs,  j’entends de plus en plus souvent des cris, alors je vérifie le verrou et je mets de la musique, fort, très fort.


J’ai onze ans je vais au collège. Papa est parti de la maison cet été. Je ne le vois plus.
Au collège, je ne supporte pas les autres, ce n’est pas de ma faute, c’est ce cri permanent dans ma tête je ne peux jamais y échapper. On me dit dissipé, colérique, et mes résultats ont chuté. Il n’y a que Pierre. Pierre est resté mon ami.

Maman s’arrache les cheveux. ELLE me dit « tu me fais honte ». ELLE me dit « continue comme ça et je t’envoie chez ton père.. » ELLE me dit « c’est de ta faute s’il est parti. »

C’est Pierre l’autre jour au collège qui m’a demandé. « Tu sais cette fois il y a longtemps ? tu es venu chez moi. Tu m’as posé cette question sur mon père ?

– Oui ? » Pierre me tend alors un article de journal qu’il tient roulé dans sa poche. Le titre : Les enfants aux mains des pervers.
« Selon une étude sortie récemment 30% des enfants auraient subi des attouchements ou des viols de la part d’un proche.
On estime que près de la moitié de ces agressions sont commises par les pères. Viennent ensuite les oncles, beaux pères, frères ou cousins… « 



J’ai onze ans et je comprend alors. Pierre me regarde. Je ne dis rien.


J’ai onze ans. Aujourd’hui je sais. Mon père est un pervers et je suis sa victime. « Demain si tu veux, me dit Pierre, je t’accompagne chez la CPE. »

J’ai onze ans … j’ouvre la porte et à petites foulées par le chemin pavé, pavé par LUI, je gagne le portail. Aujourd’hui j’ai onze ans et je vais dénoncer mon père.

Cette nouvelle a obtenu le 1er  Prix du Prix Littéraire Lire à Saint Etienne 2025

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