Tous les jours, je me levais et regardais autour de moi les livres épars ; j’avais eu souvent l’intention de les ranger mais chaque fois je les retrouvais au matin, éparpillés sur le sol, autour du lit.
Cependant depuis quelque temps, je ne prenais plus le temps de lire, j’avais sous mes yeux la plus intrigante des romances, en la personne de mes voisins du dessus.
Ces nouveaux voisins étaient décidément très discrets. Personne ne venait jamais les voir, je les voyais rarement sortir ensemble. Depuis près de deux ans, je ne les entendais ni ne les voyais, sinon quelques éclats de voix vite réprimés, et aurais fini par les oublier tout à fait, si Léna qui habite juste en face, au 3ème B, ne venait régulièrement me faire part de ses interrogations à leur sujet.
« Est-ce que tu te rends compte Hilde- je m’appelle Hildegarde mais tout le monde dit Hilde– qu’ils ne sortent quasiment jamais !? Je l’ai croisé l’autre jour sur le palier, il portait deux sacs d’épicerie et m’ a à peine dit bonjour. Il était très affairé, très smart avec son tee- shirt Skopelitis. Certaines le trouveraient séduisant ce vieux beau mais moi il m’impressionne avec son regard froid…
– Skopelitis tu dis ? Qu’est-ce que ça signifie ? »Nous apprenons en regardant sur la toile que le Skopelitis est un petit bateau qui fait la navette entre plusieurs îles grecques des Cyclades.
Ma curiosité est décidément aiguisée, la vieille dame me fait un peu pitié, elle parait très isolée, ses yeux sourient dans un petit visage un peu chiffonné sous une couronne de cheveux blancs mais ce joli sourire est comme démenti par le pli, souvent amer, de sa bouche. Sur une impulsion, je propose à Léna de faire une fête des voisins. « Mais oui quelle bonne idée, je me charge, dit-elle enthousiaste, de les inviter. »
Bien sûr il a décliné l’invitation au repas entre voisins « Ma femme est souffrante et à moitié sourde elle ne comprendra pas les conversation », a-t-il sommairement expliqué à Léna avant de lui refermer la porte au nez sans bonsoir ni rien. Elle avait toutefois eu le temps de voir toute une collection de poupées, vêtues de tricots colorés et rangées sagement dans le vestibule et d’entendre la vieille femme appeler du salon : « Michel qui est ce ? Propose lui du thé… A quoi il avait répondu quelque chose comme :
– Mais non ce n’était personne Dora, c’était une erreur … »
Léna m’a rendu compte de cette visite très dépitée mais avec une petite lueur d’excitation dans le regard…
« Il faut qu’on en sache plus hein ? On va mener l’enquête ! La première qui sait quelque chose le dit à l’autre, d’accord Hilde ? »
Je ne sais pas pourquoi j’ai gardé çà pour moi mais ce n’est pas tout à fait exact que je ne les vois jamais… je la vois elle, de loin en loin, elle sort tôt le matin. Elle fait quelques courses dans le quartier puis elle s’assoie quelques instants sur le banc du petit square du boulevard en face avant de remonter. La prochaine fois si je la vois, je descends et j’engage la conversation.
Plusieurs jours après la tentative d’invitation, j’avais de nouveau entendu quelques éclats de voix à l’étage au dessus, et puis je l’ai entendu lui descendre l’escalier, claquer la porte du palier ; elle est sortie ensuite son filet à provision sous le bras… A son retour, je suis venue rejoindre la vieille femme sur son banc, ça n’a pas été difficile de la faire parler, elle paraissait si avide de se confier que les mots parfois se bousculaient dans sa bouche. Il m’a suffi de lui demander : « vous êtes allée en Grèce ? pour ouvrir les vannes.
– Nous vivions en Grèce oui comment le savez-vous ?
– C’est là que vous nous êtes rencontrés votre mari et vous ?
-Oh non c’était avant… quand je l’ ai rencontré, j’ étais une vraie oie blanche, comme on disait en ce temps là, Je venais d’avoir 40 ans, j’étais célibataire, et j’étais partie toute seule en Vendée.
C’est là que je l’ai rencontré, il était parti en camion avec ses garçons, des enfants à l’époque. Je finissais mes vacances, lui les commençait, nous avons juste échangé nos adresses, nos numéros… il n’était pas encore question de portable, sourit elle, je sais que c’est épouvantablement cliché, mais j’ai vraiment vécu ça, le coup de foudre, ce premier regard qui vous transperce, vous met comme à nue, les oreilles qui bourdonnent, les jambes flageolantes, la chaleur qui ne doit rien au soleil…
– Ah vous l’avez entendu crier ? Oui il est parfois un peu colérique mais… Elle laisse sa phrase en suspens, comme une petite fille se tord les mains…
– Je dois rentrer à présent, il est tard, Michel va bientôt rentrer,dit-elle tout soudain, et je vois passer dans ses yeux clairs, vite réprimé, un nuage de crainte. Ça m’a fait du bien de vous parler. J’ai le sentiment d’avoir enfin une amie, autrefois j’étais sociable vous savez ?
– Je n’en doute pas », l’assuré-je,j’habite au deuxième, juste en dessous de vous, Hildegarde Vincent, passez quand vous voulez prendre une tasse de thé ? et je lui tend la main tandis qu’elle se lève avec une petite grimace, « mes articulations, c’est qu’on ne rajeunit pas ! », commente-elle avec un doux sourire.
Ce soir là, Léna, l’oreille collée à leur porte, a perçu des bruits de discussion, ou plutôt comme un long monologue de sa part à lui, quelques bribes qu’elle me rapporte et qui me semblent familières. « Comment peux-tu me faire ça ? Qu’est-ce que tu es encore allée raconter? Je suis tellement malheureux… » etc. Je ne le dis pas à Léna mais pourrais de mémoire dire la suite tant mon souvenir est vif de scènes similaires… pour moi, ça n’avait duré que 6 ans, depuis combien de temps Dora, est-elle sous cette emprise ?
Il se passera encore plusieurs mois avant que je n’obtienne la suite de l’histoire.
De manière prévisible, je ne vois plus Dora, elle ne sort plus les matins. Quelques mois se passent pendant lesquels de nouveau, il est le seul à se charger des commissions, tous les cinq ou six jours, il sort avec son petit filet, ou sa glacière.
Jusqu’à ce matin là où Dora elle même vient toquer à ma porte…
Il est parti deux jours voir ses garçons d’un premier lit qui vivent tous deux à Lyon et Dora a refusé de venir avec lui. «Il est parti furieux, me confie t-elle, si furieux qu’il a donné un grand coup de pied dans la commode, il s’est fait très mal vous savez ? »
Ces deux jours, Dora a quasiment emménagé chez moi et nous avons beaucoup parlé, enfin surtout elle. Elle connaissait le scénario par cœur, quoi qu’elle dise ou fasse, ( elle avait tout essayé ), lui, jouait, immuable la même partition. Une sournoise montée en tension jusqu’à ce qu’elle appelait en son for intérieur : la scène du grand quatre. Puis il disparaissait quelques jours pour revenir, souriant et amoureux, comme s’il ne s’était rien passé. Quand la scène s’était prolongée, ou que son absence avait duré un peu plus longtemps, elle recevait en prélude à son retour, un bouquet de fleurs. J’essaye de calculer combien de bouquets de fleurs elle a pu recevoir et puis j’abandonne le calcul.
Elle l’aimait si fort, elle avait accepté sa part d’ombre, il jouissait de la vie avec d’une sensualité incroyable, elle s’était trouvée totalement aspirée par cette vitalité. Elle avait peu à peu coupé tout contact avec sa famille, ses amis. Chaque fois qu’elle tentait de renouer des contacts, Il lui faisait de telles scènes que sa vie était devenue un enfer. Je connaissais tout ça par cœur, je changeai de sujet.
« Et les poupées ?
– Oh les poupées ? il n’y a pas grand chose à raconter, Hilde je peux bien vous le dire en deux mots. J’ai été enceinte vous savez ? J’avais plus de quarante-cinq ans c’était ma dernière chance d’avoir un bébé. Michel a voulu m’imposer d’avorter. Il me disait : « tu n’es pas bien là toute seule avec moi ? Je lui ai dit qu’il n’en était pas question. Cette fois ci, la scène fut si terrible que j’ai eu un sursaut, nous vivions en Grèce depuis quelques mois, je n’ avais pas d’ami ni aucun compte à moi, je n’avais pas le droit de travailler ; j’ai pourtant décidé de le quitter. Il est devenu comme fou, je suis sortie tirant ma valise avec moi, il m’ a rattrapée au pied des marches, il m’a jetée par terre et sauté sur le ventre. Ensuite tout est devenu noir, je me suis réveillée à l’hôpital ; le médecin m’a dit que j’avais été agressée par un inconnu et que j’avais perdu le bébé, il était là, je me suis tue… Pourquoi suis je restée ensuite ? A vrai dire je ne le sais pas moi même. Ce n’est pas que je lui pardonnais, me dira t elle encore en rougissant un peu, mais je l’avais dans la peau. Je pensais vraiment le quitter mais j’ai fait une dépression terrible après la perte de ce bébé. Il était devenu très gentil, il s’est occupé de moi comme une mère ne l’aurait pas fait. C’est à cette époque que j’ai commencé a tricoter, Michel m’a acheté la laine et le premier poupon… Nous avons par la suite déménagé plusieurs fois, au gré des crises voyez-vous, dès que Michel sentait que les voisins s’intéressaient un peu trop à nous, il cherchait un autre logement. Puis il a trouvé ce travail d’informaticien en France et nous sommes revenus.
Et puis blêmissant, elle regarde sa montre.
–Mais il est tard et il va bientôt rentrer de sa visite à Georges et Fred – ils ne viennent jamais, vous savez ? Georges m’a dit un jour » Avec papa les vacances, c’est paradisiaque les trois premiers jours, ensuite c’est l’ enfer ». C’ était au tout début de notre relation… Et voici que j’habite passage Denfert… Drôle d’histoire, elle rit, mais son regard, embué, contraste avec le rire,merci pour le thé Hilde, et pour ces heures passées avec vous, pardonnez-moi de vous avoir assommée avec mes histoires » ; je proteste que le plaisir est pour moi et qu’elle revienne bien vite et je la regarde partir le cœur serré.
C’est Léna le lendemain qui a entendu le bruit, comme des bousculades… Les cris de Michel, les pleurs de Dora, les claquements de porte…et puis tout à coup des bruits de chute…
Elle a descendu les escaliers quatre à quatre et tambouriné à ma porte « OuvreHilde ! vite !! Il se passe quelque chose de grave ». Nous nous précipitons à la fenêtre du salon, voyons tomber les dernières poupées. Léna remonte quatre à quatre tambourine à la porte, en vain. Je dévale plus que je ne descends l’escalier, sors de l’immeuble, ne peux retenir un cri d’effroi car alors je vois Dora, vision d’horreur pure, qui a rejoint les poupées et gît, désarticulée, au milieu…
Aux secouristes – qui n’ont pu que constater la mort de la vieille dame- comme aux policiers, il racontera effondré qu’elle était dépressive depuis des années, qu’ elle a pris un coup de folie, qu’après avoir défenestré toutes ses poupées en riant, elle a suivi le mouvement …
« Vous comprenez, dira-t-il encore, elle a perdu notre bébé voilà bien des années à cause d’ un déséquilibré qui l’a agressée, depuis je la porte à bout de bras, ce n’ était pas tous les jours facile vous savez mais elle n’avait personne d’autre que moi et je l’ aimais…
Je suis seule je pense, avec Léna que j’ai mise dans la confidence, à savoir ce qui s’est passé, je devine que peut-être Dora ne s’est pas suicidée, qu’il l’a poussée, nous ne dirons rien, notre voisin nous fait peur et nous tenons à la vie… Il est resté seul quelques temps mais depuis peu il a de la visite, une certaine Julia, je me suis laissée dire qu’elle était serveuse dans une île grecque, Mykonos je crois…
Je vais quelquefois au cimetière, ce n’est pas loin de chez moi, la tombe de Dora est toujours très fleurie, une plaque très sobre indique son nom, ses dates de naissance et de mort… Tiens, aujourd’hui, il y a une autre plaque !! Non !! Le vieux salaud, il n’a quand même pas osé…et bien si… Il a osé…
Sur cette plaque en lettres dorées : « Pardonne-moi, ma seule excuse est de t’aimer. »
Cette version de « Pardonne moi » a obtenu le deuxième prix du concours de nouvelles « Lire à Saint-Etienne » cette année 2026.