Merveilleuse boutique
Ne s’étonnant jamais de rien, il était peu sujet à l’émerveillement, ce qui en faisait un homme souvent taciturne.
Au plus profond cependant, son âme se débattait entre vent et marée pour qu’émerge un chant, un peu de légèreté d’être. Mais son esprit, ce démon, révoquait toutes ses tentatives.
As-tu tourné la carte John ? – disait l’esprit à l’âme, avec la voix de son père défunt – Ne le sais-tu pas que chanter est puéril ?
C’est qu’avant d’être cet homme las, John était un enfant livré à l’emprise d’un père dictatorial.
Vrai ! John enfant n’avait pas rencontré l’amour. Petit il adorait chanter mais à la mort de sa mère il avait vite appris que cela provoquait le courroux de son père !
La petite ville où il vivait alors était une de ces villes-rues sans relief.
Outre un square où il aimait se réfugier, un immeuble dont la devanture aimable tranchait avec la rangée d’immeubles gris dans lequel il s’imbriquait recevait souvent sa visite car c’était aussi une boutique. Une épicerie regorgeant de victuailles. John entrait là comme on entre au paradis, les narines frémissantes afin de capter toutes les odeurs. Un énorme bocal de bonbons coloré, trônait, merveille des merveilles, sur le comptoir. L’épicière l’accueillait toujours d’un vigoureux « Tiens, voilà le petit John ». Compatissante, elle le laissait plonger sa main dans le bocal. Elle lui disait parfois faussement grondeuse « pas touche le matru » pour aussitôt rire de bon cœur et le serrer contre sa vaste poitrine.
« L’ esprit marche dans les ténèbres » John ne savait plus où il avait lu cette phrase, elle l’accompagnait. Lorsque son esprit broyait du noir, il repensait à cette femme, fragile point d’ancrage dans son enfance.
Une rupture fut la rupture de trop et John rentra au pays. Il avait trente ans, n’avait rien fait de sa vie sinon souffrir. Dans son bagage il n’avait qu’ un couteau. Dans son esprit dévasté par la souffrance, le mot « en finir » clignotait en lettres de sang. Il allait se supprimer sur la tombe de celui qui même mort empoisonnait sa vie.
Alors qu’il remontait la rue principale, une façade colorée l’attira. L’épicerie était toujours là. Il entra.
Il fut accueilli d’un vigoureux « Bonjour Monsieur » semblable au ton de l’épicière mais la créature qui lui souriait derrière le comptoir était jeune. Comme il mettait la main au dessus du bocal de bonbons colorés, la voix fraîche lui dit « pas touche le matru ». Et comme elle riait à gorge déployée, il se surprit à rire avec elle comme il n’avait pas ri depuis…. depuis toujours en fait !
Du fond de ses souvenirs remonta la vision d’une petite fille tout de vert habillée et portant hiver comme été, des chaussettes rouges.
« Vous êtes Émie n’est-ce pas ?, elle hocha la tête, je suis John » reprit il avec embarras.
– Mais oui, le petit John bien sûr !!! Que ma grand-mère aimait tant !! Où étais-tu ? Pose-toi là, on va discuter. »
L’enthousiasme de la jeune femme émerveilla John. Le maléfice était rompu.